⚡ L’essentiel
- Le bore-out est l’épuisement par ennui, sous-charge et absence de sens au travail, opposé symétrique du burn-out.
- Trois axes (Rothlin et Werder) : ennui, sous-défi, désintérêt. Souvent camouflé par des stratégies de simulation.
- Aussi grave que le burn-out : dépression, honte, effondrement identitaire, arrêt de travail.
- Sortie : reconnaissance, dialogue employeur, réattribution de missions ou mobilité, parfois reconversion.
Livres pour retrouver le sens
On parle beaucoup du burn-out, moins du bore-out. Pourtant ce dernier touche silencieusement des centaines de milliers de personnes en France, souvent dans des postes qui semblent enviables vus de l’extérieur. Il ne se manifeste ni par l’effondrement spectaculaire ni par les larmes du burn-out : il s’installe par petites touches, mine par l’intérieur, isole par la honte. Ce guide fait le point sur ce syndrome mal reconnu, ses signaux, ses différences avec le burn-out et la dépression, et ce que la sagesse stoïcienne propose à qui traverse cette forme particulière d’épuisement.
Sommaire
Bore-out : définition
Le bore-out, littéralement « ennuyé jusqu’à l’épuisement », désigne un syndrome d’épuisement professionnel par sous-charge de travail, sous-utilisation des compétences et absence de sens. Il a été formalisé en 2007 par les consultants suisses Peter Werder et Philippe Rothlin dans leur ouvrage Bore-out ! Un nouveau syndrome.
Contre-intuitif au premier abord : comment peut-on s’épuiser en ne faisant pas grand-chose ? Précisément parce que l’humain a besoin d’engagement, de mise à l’épreuve, de sentiment de contribution. Un poste qui ne les fournit pas déclenche une souffrance profonde, souvent invisible aux autres et masquée par des stratégies de simulation. Le bore-out est aussi grave que le burn-out, avec la même finalité clinique possible : dépression, arrêt de travail prolongé, effondrement identitaire.
Il touche particulièrement certaines configurations : administrations tayloriennes, grandes entreprises où l’on est « rangé sur une voie de garage », postes bien payés sans contenu, postes créés pour occuper mais sans mission claire, restructurations qui ont vidé un poste de ses attributions, mise au placard.
Les 3 dimensions du bore-out
Ennui chronique
Les journées paraissent interminables. On regarde l’heure toutes les dix minutes. On étire chaque tâche pour tuer le temps. La sensation d’être aspiré par le vide au bureau, alors que la vie s’écoule ailleurs. C’est le noyau subjectif du bore-out.
Sous-défi
Les compétences ne sont plus mobilisées. On sait qu’on pourrait faire beaucoup plus, beaucoup mieux, avec plus de responsabilités. Cette sous-utilisation érode la confiance en soi (« si on me confiait autre chose, ce serait grave ») et paradoxalement fait douter de sa propre valeur professionnelle.
Désintérêt
Le contenu du travail n’a plus de sens. Sensation d’inutilité sociale, d’être un rouage sans finalité, de produire quelque chose que personne n’attendait. Cette dimension existentielle rejoint le concept de bullshit jobs décrit par l’anthropologue David Graeber.

Symptômes physiques et psychiques
Contrairement à l’idée reçue, le bore-out ne rend pas seulement triste. Il génère une réelle souffrance physique et psychique.
- Fatigue paradoxale : on est épuisé alors qu’on n’a rien fait. L’ennui prolongé consomme de l’énergie mentale.
- Somnolence diurne, difficultés de concentration, brouillard mental (« brain fog »).
- Troubles du sommeil : insomnie d’endormissement (le cerveau reste en attente d’un stimulus qui ne vient pas).
- Anxiété : peur d’être découvert dans son ennui, honte, ruminations sur sa propre valeur.
- Dépression insidieuse : anhédonie, perte de sens dans les autres domaines de la vie, isolement.
- Somatisations : maux de tête, troubles digestifs, tensions musculaires.
- Stratégies de compensation : hyperconsommation d’écrans au bureau, achats compulsifs, alcool en soirée.
- Silence honteux : difficulté à parler du problème car les autres perçoivent le poste comme enviable.
Bore-out vs burn-out vs brown-out
Trois syndromes qui partagent l’épuisement mais s’en distinguent par la cause.
Le burn-out : épuisement par excès de charge, hyperinvestissement, exigences supérieures aux ressources. La personne donne trop et s’épuise. Voir notre article Burn-out : symptômes et phases.
Le bore-out : épuisement par ennui, sous-charge, absence de contenu. La personne ne peut plus donner.
Le brown-out : épuisement par perte de sens. La charge est là, elle est même parfois raisonnable, mais le travail a cessé d’avoir un sens pour la personne. C’est la souffrance éthique du salarié qui exécute des tâches auxquelles il ne croit plus. Voir notre article dédié.
Ces trois configurations peuvent coexister ou s’enchaîner. Un burn-out mal traité peut ouvrir sur un brown-out. Un poste rejoint après reconversion peut basculer en bore-out. Ce sont des angles d’attaque différents sur une même question : quelle relation entretenons-nous avec le temps de travail ?
L’angle stoïcien : sens et vertu du travail
Le stoïcisme n’est pas une philosophie du travail contemporain, mais il propose plusieurs axes pertinents pour qui vit un bore-out.
Marc Aurèle rappelle, dans le livre V des Pensées, que « chaque être vivant est fait pour sa fonction, et sa nature l’appelle à cette fonction ». Le poste qui ne sollicite plus la nature de celui qui l’occupe travaille contre lui. Il n’y a pas de honte à reconnaître que quelque chose ne va plus, il y a une hygiène à examiner sereinement pourquoi.
Sénèque, dans De la brièveté de la vie, décrit avec précision ce qu’est passer sa vie dans des activités qui ne nous appartiennent pas. Le bore-out est une variante contemporaine de cette expérience : on dépense son temps le plus précieux dans quelque chose qui ne nous mobilise pas. Cette lecture existentielle du bore-out le rend plus reconnaissable, moins honteux : ce n’est pas un défaut de gratitude pour un poste enviable, c’est une désaffiliation profonde entre ce qu’on fait et ce qu’on est.
Épictète, avec sa dichotomie du contrôle, aide à agir. Ce qui ne dépend pas de nous : la structure de l’entreprise, la décision RH, le regard des autres. Ce qui dépend de nous : la demande explicite auprès du manager, la préparation d’un projet, la formation en soirée, la démarche vers une mobilité interne. La dignité stoïcienne n’est pas d’endurer un poste qui nous étouffe, elle est d’agir dans les zones qu’on peut ouvrir.
Voir aussi Eudaimonia et Crise existentielle.

6 pistes pour sortir du bore-out
- Nommer ce qui se passe. Le premier pas est de sortir du silence. Reconnaître pour soi-même que ce qu’on vit s’appelle un bore-out, et que ce n’est ni un caprice ni un manque de gratitude. Cette nomination réduit la honte et permet le mouvement.
- Consulter un médecin. Comme pour le burn-out, un accompagnement médical (médecin traitant, médecin du travail, psychologue) est utile pour évaluer les répercussions sur la santé mentale et physique, et pour légitimer une éventuelle mise en retrait si nécessaire.
- Demander explicitement plus de responsabilités. Le manager ne devine pas toujours. Un entretien préparé, avec une demande claire (missions supplémentaires, projets transverses, formation, participation à un chantier) est souvent le premier levier. Beaucoup de bore-out se dissolvent par cette démarche.
- Envisager la mobilité interne. Changer de service, de mission, de site, de manager. Dans les grandes structures, la mobilité est une voie souvent sous-exploitée par les salariés eux-mêmes.
- Investir un projet extra-professionnel structurant. Ce n’est pas la vraie solution mais un tampon utile : une formation certifiante, un projet personnel qui mobilise les compétences non utilisées, une activité associative. L’énergie retrouvée sert souvent à porter les démarches professionnelles.
- Envisager la reconversion. Quand rien ne bouge en interne, quand la structure ne peut pas offrir de contenu qui mobilise, la reconversion devient l’option honnête. Un bilan de compétences (pris en charge par le CPF) est un premier pas. Attendre 5 ans « au cas où » érode plus qu’il ne prépare.
FAQ
Bore-out : c’est vraiment une maladie ?
Ce n’est pas une pathologie autonome inscrite dans les classifications médicales (CIM-11 ou DSM-5), mais c’est un phénomène clinique reconnu qui peut mener à une dépression, un trouble anxieux, un arrêt de travail. À prendre au sérieux au même titre que le burn-out.
Bore-out reconnu comme accident du travail ?
Un jugement du Conseil de prud’hommes de Paris (2020) a reconnu la mise au placard d’un salarié comme faute de l’employeur avec dommages et intérêts. La reconnaissance au titre d’accident du travail ou de maladie professionnelle reste rare et se joue au cas par cas.
Comment parler du bore-out à son manager ?
Préparer l’entretien : constat factuel (« mon poste actuel ne mobilise pas mes compétences X et Y »), demande explicite (« je souhaiterais me voir confier tel projet »), option de repli (« sinon, envisagerions-nous une mobilité »). Pas de plainte diffuse : un cadre professionnel structuré.
Bore-out en télétravail, spécificité ?
Le télétravail peut aggraver le bore-out par isolement et par absence de repères sociaux. L’ennui se vit sans le camouflage des interactions de bureau. Retour partiel au présentiel, échanges réguliers en visio avec l’équipe, sont des béquilles utiles en attendant une solution de fond.
Peut-on démissionner pour bore-out ?
Oui, mais la démission simple ne donne pas droit au chômage. Une rupture conventionnelle est souvent négociable. Une prise d’acte de rupture aux torts de l’employeur est possible en cas de mise au placard caractérisée, mais complexe (avocat spécialisé conseillé).
Quels livres lire sur le bore-out ?
Peter Werder et Philippe Rothlin, Bore-out ! (livre fondateur, traduit en français). Christian Bourion, Le bore-out syndrom (2016, analyse française). David Graeber, Bullshit Jobs (angle anthropologique complémentaire).
Combien de temps pour sortir d’un bore-out ?
Si la sortie est claire (mobilité, nouveau projet, reconversion), l’amélioration est souvent rapide (3 à 6 mois). Si la situation stagne, l’épuisement s’aggrave. Le temps n’est pas neutre : plus on attend, plus la reconstruction est longue.
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