⚡ L’essentiel
- Prohairésis (πρoαίρεσις) est un concept technique d’Épictète qui désigne la faculté de choix moral, ce qui fait de l’homme un être libre.
- Ce qui distingue absolument l’homme du reste des êtres : capacité d’assentir ou de refuser à une impression avant d’agir.
- La prohairésis est le seul bien véritable selon Épictète, parce qu’elle est la seule chose qui dépend absolument de nous.
- À ne pas confondre avec la volonté (Kant), le libre arbitre (Augustin) ou le désir (Aristote). Concept spécifiquement stoïcien.
Lire Épictète pour incarner la prohairésis
Il existe dans le vocabulaire d’Épictète un mot que Sénèque n’emploie pas, que Marc Aurèle utilise à peine, et qui pourtant contient tout le stoïcisme d’Épictète : la prohairésis. Concept technique, mot difficile, dont aucune traduction française n’est pleinement satisfaisante (« libre arbitre », « choix moral », « volonté raisonnable » sont autant d’approximations). Ce guide propose une définition précise, retrace l’histoire du terme, expose son usage central chez Épictète, le distingue des concepts voisins (libre arbitre, volonté kantienne), et montre comment le comprendre concrètement pour la vie ordinaire.
Sommaire
Définition : la faculté de choix moral
La prohairésis (πρoαίρεσις, prononcé « pro-aï-ré-sis ») est composée du préfixe pro- (avant) et du verbe haireô (choisir, prendre). Littéralement : « prise en avant », c’est-à-dire choix préalable, décision précédant l’acte.
Chez Épictète, elle désigne la faculté par laquelle nous donnons ou retirons notre assentiment aux impressions qui se présentent à notre esprit. Une impression (phantasia) se présente : « ceci est bien », « ceci est mal », « il faut fuir », « il faut poursuivre ». La prohairésis est ce qui, en nous, dit « oui » ou « non » à cette impression. Elle est la pointe fine de notre liberté.
Épictète insiste sur un point capital : la prohairésis est hors d’atteinte. Personne ne peut nous forcer à donner un assentiment que nous refusons de donner. Ni la torture, ni la menace, ni la faim, ni la maladie : rien ne peut prendre à un homme sa faculté de dire « non ». C’est le noyau ontologique de la liberté humaine chez Épictète.
Origine du terme : d’Aristote à Épictète
Le mot prohairésis n’est pas une invention d’Épictète. Il apparaît d’abord chez Aristote, notamment dans l’Éthique à Nicomaque (III, 4-5). Aristote y définit la prohairésis comme la « délibération suivie de choix » : ce qui distingue l’action volontaire délibérée de l’acte impulsif. Chez Aristote, la prohairésis est essentiellement un acte cognitif : peser, comparer, décider.
Les stoïciens anciens (Zénon, Chrysippe) n’utilisent pas beaucoup ce terme. Ils parlent plutôt d’hormè (impulsion) et de synkatathésis (assentiment). C’est Épictète qui, deux siècles plus tard, ressort le mot aristotélicien et lui donne une centralité inédite. Il l’enrichit d’une dimension morale et existentielle absente chez Aristote : la prohairésis devient le lieu de la liberté humaine, l’espace de la vertu, le siège de l’humanité même de l’homme.
Cette relecture est probablement une des innovations les plus originales d’Épictète par rapport au stoïcisme antérieur.

La prohairésis chez Épictète
Trois thèses centrales d’Épictète sur la prohairésis.
1. La prohairésis est le seul vrai bien
Épictète répète que rien d’extérieur à la prohairésis n’est ni bien ni mal. La santé, la richesse, la réputation, même la vie physique ne sont pas des biens véritables. Le seul vrai bien, c’est la prohairésis bien orientée (vers la vertu) ; le seul vrai mal, c’est la prohairésis mal orientée (vers le vice). C’est une thèse radicale et libératrice à la fois.
2. La prohairésis est incontraignable
Épictète, ancien esclave, sait de quoi il parle : le corps peut être enchaîné, mais la prohairésis ne le peut pas. Zeus lui-même ne peut pas obliger un homme à donner son assentiment à une chose qu’il refuse. Cette invulnérabilité fondamentale de la faculté de choix est le fondement de toute la doctrine stoïcienne de la liberté.
3. La prohairésis distingue l’homme des êtres
Les animaux ont des impressions et des impulsions, mais pas de prohairésis : ils ne peuvent pas suspendre leur assentiment. L’homme, seul, possède cette faculté. C’est ce qui fait sa dignité et sa responsabilité. Ce qui n’est pas exercé, disait Épictète, se perd : une prohairésis inactive atrophie, comme un muscle. Voir aussi notre guide sur les Entretiens d’Épictète.
Distinction avec les concepts voisins
Prohairésis ≠ libre arbitre (Augustin)
Le libre arbitre chrétien, tel qu’il est théorisé par Augustin puis par la scolastique, est la capacité de choisir entre le bien et le mal, généralement dans un cadre théologique de responsabilité devant Dieu. La prohairésis d’Épictète est plus étroite : c’est spécifiquement la faculté de donner ou retirer un assentiment. Elle est aussi plus fondamentale : c’est la structure même de l’homme, indépendamment de tout cadre religieux.
Prohairésis ≠ volonté (Kant)
La volonté kantienne (Wille) est une faculté auto-législatrice : elle se donne à elle-même une loi morale universelle. La prohairésis d’Épictète est plus modeste : elle discerne parmi les impressions, sans prétendre à l’universalisation systématique. Elle reste ancrée dans la vie ordinaire.
Prohairésis ≠ désir (Aristote)
Chez Aristote, le désir (orexis) est un mouvement de l’âme vers un objet. La prohairésis d’Épictète est plus fondamentale que le désir : elle est ce qui, en amont, valide ou invalide le désir. Un désir n’est pas encore une action ; la prohairésis est le seuil entre le désir et l’action.
Comment cultiver sa prohairésis
1. Nommer l’impression
Quand une impression forte survient (colère, peur, envie), la nommer explicitement : « ceci est une impression ». Ce simple nommage crée un espace entre l’impression et l’assentiment automatique. C’est dans cet espace que vit la prohairésis.
2. Différer l’assentiment
Ne pas donner immédiatement son accord. Attendre trois respirations. Examiner l’impression : est-elle vraie ? est-elle mienne ? est-elle utile ? Cet exercice, mécanique au début, devient une seconde nature.
3. Décider consciemment
Après examen, dire clairement « oui » ou « non » à l’impression. Cette formulation intérieure marque le point d’exercice de la prohairésis. Elle transforme un automatisme en acte libre.

4. Répéter l’exercice
La prohairésis est un muscle. Non exercée, elle s’atrophie. Exercée dix fois par jour sur des sujets mineurs (accepter un café, refuser une invitation), elle devient disponible pour les grandes décisions. Épictète recommandait de commencer par le trivial.
5. Observer les autres
Regarder comment les autres cèdent aux impressions sans les examiner (colère automatique, achat compulsif, réaction à une critique). Cette observation clinique, sans jugement, aiguise la conscience de sa propre prohairésis et rend plus facile son exercice. Voir aussi notre guide sur l’examen des impressions.
FAQ
Comment prononcer « prohairésis » ?
« Pro-aï-ré-sis » (accent tonique sur le « ré »). Trois voyelles au milieu (a-i-e) à prononcer distinctement, sans les fondre.
Est-ce la même chose que le libre arbitre ?
Non. Le libre arbitre chrétien est une doctrine théologique (choix devant Dieu). La prohairésis est une faculté psychologique et morale (donner ou retirer un assentiment à une impression). La prohairésis est plus étroite, plus concrète, plus praticable.
Où trouve-t-on le mot chez Épictète ?
Dans les Entretiens, presque partout : livre I, chapitres 4, 12, 17, 22, 29 ; livre II, chapitres 1, 10, 22 ; livre III, chapitres 8, 15 ; livre IV, chapitres 1, 12. C’est un concept structural du texte.
La prohairésis peut-elle être contrainte ?
Non selon Épictète. Le corps peut être contraint, les biens peuvent être pris, mais l’assentiment intérieur ne peut être forcé par personne. C’est la thèse la plus radicale et la plus libératrice de sa doctrine.
Est-ce que les animaux ont une prohairésis ?
Non selon Épictète. Les animaux ont des impressions et des impulsions, mais pas la faculté de suspendre leur assentiment. C’est ce qui distingue absolument l’homme des autres êtres vivants.
Comment traduit-on prohairésis en français ?
Aucune traduction n’est pleinement satisfaisante. Options courantes : « faculté de choix », « libre arbitre » (imprécis), « choix moral », « volonté raisonnable », « faculté délibérative ». La plupart des traducteurs modernes préfèrent garder le mot grec en le glossant.
Par quel exercice commencer ?
Le nommage des impressions (exercice 1). Trois fois par jour, quand une impression forte survient, la nommer explicitement à voix basse ou en pensée. Cet exercice, pratiqué quinze jours, installe une distance entre l’impression et l’assentiment automatique.
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