⚡ L’essentiel
- Oikeiôsis (οἰκείωσις) : concept technique du stoïcisme antique, souvent traduit par « appropriation », « affinité » ou « familiarité ».
- Deux dimensions : oikeiôsis de soi (attachement instinctif à sa propre existence) et oikeiôsis sociale (extension progressive de l’attention aux autres, en cercles concentriques).
- Fondement théorique de la vertu stoïcienne de justice et de l’idée moderne des droits humains.
- Développé par Zénon, systématisé par Chrysippe, transmis par Cicéron et Hiéroclès. Concept encore vivant en éthique contemporaine.
Approfondir la philosophie stoïcienne
Comment le stoïcisme fonde-t-il la morale ? Comment passe-t-on de l’instinct de conservation à la vertu de justice, du souci de soi au souci d’autrui, du cercle familial à l’humanité entière ? La réponse stoïcienne à ces questions tient dans un mot technique : l’oikeiôsis. Concept fondamental, mais peu connu du grand public parce que peu médiatique, l’oikeiôsis est pourtant la pierre de fondation de toute la doctrine stoïcienne de la vie sociale. Ce guide en donne une définition claire, retrace son histoire, expose la théorie des cercles concentriques d’Hiéroclès, et montre pourquoi ce concept antique parle encore aux débats éthiques contemporains.
Sommaire
Définition et étymologie
Oikeiôsis (οἰκείωσις) vient du grec oikos (la maison, la maisonnée, ce qui est propre à la famille) et signifie littéralement « appropriation », « familiarisation ». Le mot désigne le mouvement par lequel un être vivant considère quelque chose comme faisant partie de son propre monde, comme lui étant familier, comme appartenant à sa « maison » morale.
Les traductions françaises varient : « appropriation », « affinité », « conciliation », « familiarité », « adhésion première ». Aucune n’est parfaite. Les traducteurs modernes préfèrent souvent conserver le mot grec en le glossant. Le contraire de l’oikeiôsis est l’allotriôsis, l’étrangeté, le rejet, la mise à distance.
Le concept est attribué aux stoïciens anciens (Zénon, probablement Chrysippe), transmis par Cicéron (De finibus, III, 16 sq.), Diogène Laërce (VII, 85 sq.) et surtout Hiéroclès de Stoa (IIe siècle apr. J.-C.) dont nous avons conservé des fragments décisifs. Voir aussi notre guide sur Diogène Laërce.
L’oikeiôsis de soi (personnelle)
Le premier degré de l’oikeiôsis est l’attachement instinctif à sa propre existence. Le nouveau-né, sans aucune éducation ni raisonnement, s’attache immédiatement à ce qui préserve sa vie (nourriture, chaleur, présence maternelle) et rejette ce qui la menace. Cette réaction n’est pas apprise : elle est inscrite dans la nature de l’être vivant.
Les stoïciens font de cette observation le fondement de leur éthique. La nature elle-même incline chaque être à préserver son propre être. Ce n’est pas un choix, c’est une donnée. À partir de là, toute la doctrine des « biens préférables » (santé, force, moyens de subsistance) s’articule : ce sont les objets naturels de l’oikeiôsis de soi.
Cette thèse n’est pas égoïste : elle est simplement descriptive. Les stoïciens n’appellent pas à cultiver l’oikeiôsis de soi (elle est déjà là), mais à ne pas la surestimer au détriment des autres formes d’oikeiôsis.

L’oikeiôsis sociale (envers autrui)
Deuxième dimension, capitale. Les stoïciens observent que l’oikeiôsis ne se limite pas au soi individuel. Elle s’étend naturellement, d’abord aux proches (enfants, parents, conjoint), puis à des cercles plus larges (famille étendue, amis, concitoyens, humanité entière).
L’exemple emblématique est l’amour maternel. Une mère considère naturellement son enfant comme faisant partie d’elle-même, comme lui étant oikeios (familier, propre). Cette extension du soi à l’enfant n’est pas apprise, elle est naturelle. Les stoïciens en font le prototype de toute solidarité humaine.
À partir de ce noyau familial, la nature — pour les stoïciens — pousse à étendre progressivement l’oikeiôsis à des cercles concentriques. Chaque être humain devrait, en principe, considérer chaque autre être humain comme lui étant oikeios. C’est la fondation stoïcienne de l’idée d’humanité (cosmopolitisme stoïcien).
Les cercles d’Hiéroclès
La théorie la plus célèbre de l’oikeiôsis sociale est celle des cercles concentriques, exposée par Hiéroclès de Stoa dans un fragment conservé chez Stobée. Elle mérite d’être connue en détail.
Hiéroclès imagine chaque personne au centre d’une série de cercles concentriques. Le premier cercle est le soi, le noyau ontologique. Le second cercle est la famille immédiate (parents, conjoint, enfants). Le troisième cercle est la famille étendue (frères, sœurs, cousins). Le quatrième cercle est le voisinage. Le cinquième cercle est la cité. Le sixième cercle est le peuple. Le septième cercle, enfin, est l’humanité entière.
La proposition éthique d’Hiéroclès est nette : le sage stoïcien doit s’efforcer de contracter les cercles extérieurs vers le centre. Traiter un cousin comme un frère, un voisin comme un cousin, un concitoyen comme un voisin, un étranger comme un concitoyen. Ce mouvement de « rapprochement des cercles » est la disposition éthique fondamentale du stoïcien engagé dans la vie sociale.
Cette théorie est probablement une des plus fécondes de la philosophie antique. Elle inspirera, directement ou indirectement, toutes les grandes doctrines cosmopolitiques : le christianisme (l’amour du prochain), les Lumières (les droits de l’homme), le kantisme (le royaume des fins), l’éthique contemporaine du care.

Rôle de la raison (logos)
Un point crucial. L’oikeiôsis primaire (instinctuelle) n’est pas encore de la vertu. Elle est simplement une disposition naturelle. Elle devient vertu quand elle est reconnue et appropriée par la raison. Le nouveau-né a l’oikeiôsis de soi ; il n’a pas la vertu de justice. C’est en devenant adulte, en développant sa raison, en étendant volontairement l’oikeiôsis à des cercles plus larges, qu’il devient un être moral.
Ce rôle de la raison est capital pour distinguer le stoïcisme du naturalisme moderne. Chez les stoïciens, la nature initie le mouvement, mais c’est la raison qui l’accomplit. La vertu de justice est construite à partir de l’oikeiôsis, pas simplement trouvée.
Actualité de l’oikeiôsis
Trois raisons pour lesquelles ce concept antique reste vivant en éthique contemporaine.
Fondation naturaliste de la morale. À l’heure où l’on cherche à fonder la morale sans passer par une révélation religieuse, l’oikeiôsis stoïcienne offre une piste : la morale est enracinée dans la nature vivante, elle n’est pas une invention arbitraire. Cette piste inspire les éthiques contemporaines du care (Carol Gilligan, Joan Tronto) et certaines lectures évolutionnistes de la morale.
Cosmopolitisme graduel. Les cercles d’Hiéroclès sont une réponse au dilemme moderne : comment concilier attaches locales (famille, nation) et responsabilité universelle (humanité, droits de l’homme) ? La réponse stoïcienne est graduelle, pas exclusive : ce ne sont pas les cercles proches contre les cercles lointains, ce sont les cercles proches qui préparent l’extension aux cercles lointains.
Écologie profonde. Certains penseurs contemporains (Peter Singer avec son « cercle en expansion », Martha Nussbaum) étendent l’oikeiôsis aux animaux non-humains, voire aux écosystèmes. Cette lecture prolonge, plutôt qu’elle ne trahit, la logique stoïcienne. Voir aussi notre guide des quatre vertus stoïciennes.
FAQ
Comment prononcer oikeiôsis ?
« Oï-kaï-o-sis » (accent tonique sur le « o »). Quatre syllabes, la première commence par le diphtongue « oï », la deuxième « kaï » (semblable au grec « kai »).
Quelle traduction en français ?
« Appropriation » et « affinité » sont les plus courantes. « Familiarité » et « adhésion première » se rencontrent aussi. Aucune n’est pleinement satisfaisante ; les spécialistes préfèrent conserver le terme grec avec glose.
Qui a inventé le concept ?
Attribué aux stoïciens anciens, probablement Zénon puis systématisé par Chrysippe. Nos sources principales sont indirectes : Cicéron (De finibus, III), Diogène Laërce (livre VII des Vies), Hiéroclès de Stoa (fragments conservés chez Stobée).
Qu’est-ce que la théorie des cercles d’Hiéroclès ?
Une théorie de l’oikeiôsis sociale exposée par Hiéroclès (IIe siècle apr. J.-C.). Chaque personne est au centre de cercles concentriques (soi, famille, voisinage, cité, humanité). Le sage stoïcien s’efforce de contracter les cercles extérieurs vers le centre : traiter l’étranger comme un concitoyen, le concitoyen comme un voisin, et ainsi de suite.
L’oikeiôsis est-elle une morale égoïste ?
Non. L’oikeiôsis de soi n’est que le premier degré. L’oikeiôsis sociale est tout aussi naturelle et fondamentale. La morale stoïcienne se déploie dans le mouvement d’extension de l’attention aux autres, pas dans la préservation exclusive de soi.
Lien avec le cosmopolitisme stoïcien ?
Direct. L’oikeiôsis étendue jusqu’à son terme naturel donne le cosmopolitisme : chaque être humain est concitoyen de tous les autres, membres d’une seule cité, la cité du monde (cosmopolis). Marc Aurèle : « je suis citoyen du monde ».
Où lire un exposé complet ?
En français : le livre de Robert Bees, Die Oikeiosislehre der Stoa (traduction française à venir), reste la référence savante. Pour un panorama accessible : le chapitre correspondant du Manuel du stoïcisme de Jean-Baptiste Gourinat et Jonathan Barnes (Vrin, 2009).
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