Citations sur la mort : 20 phrases stoïciennes sourcées

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⚡ L’essentiel

  • Pour les stoïciens, la mort n’est pas un mal en soi. Sénèque, Épictète et Marc Aurèle la rangent parmi les faits de nature, et la peur qu’elle inspire leur paraît venir du jugement qu’on porte sur elle, non de la mort elle-même.
  • Vingt citations relues sur un texte en ligne : neuf de Sénèque (Lettres à Lucilius), huit de Marc Aurèle (Pensées), trois d’Épictète (Manuel), chacune avec sa lettre, son livre ou son chapitre.
  • Quatre voix voisines (Épicure, Platon, Cicéron, Montaigne) servent de contrepoint, et la réplique « La mort sourit à tous » est démontée : elle vient du film Gladiator (2000), pas des Pensées de Marc Aurèle.
  • Le but de ces phrases n’est pas de rendre la mort aimable mais de mieux vivre en l’ayant en tête, ce que la tradition appelle memento mori. Pour un deuil récent, la section « Quand demander de l’aide » est faite pour vous.

Lectures pour apprivoiser la finitude

Il existe une manière paresseuse de citer les stoïciens sur la mort : ouvrir un site de citations, copier une phrase sonore, écrire « Marc Aurèle » en dessous. On obtient, avec une régularité décourageante, une phrase que Marc Aurèle n’a jamais écrite. Les vingt passages réunis ici ont été relus un par un sur les traductions françaises mises en ligne par Wikisource, avec la lettre, le livre ou le chapitre qui permet de les retrouver.

Que disent donc les stoïciens de la mort ? Trois choses, qui reviennent d’un auteur à l’autre. La mort est un fait de nature, ni bonne ni mauvaise en elle-même. La peur qu’elle provoque tient aux idées qu’on y accroche. Et la penser à l’avance sert d’abord à mieux conduire la journée qu’on a devant soi. Le reste, c’est-à-dire les images, les ironies et les désaccords, est dans les textes.

Le choix est donc volontairement austère : pas de recueil de pensées positives, mais des phrases dont on peut vérifier l’origine, commentées sans les enjoliver. Comme la mort touche aussi des gens en deuil, une section sobre rappelle en fin de liste vers qui se tourner quand les mots des philosophes ne suffisent pas.

Sommaire

Que disent les stoïciens de la mort ?

Ils disent d’abord qu’elle n’est pas un mal. Marc Aurèle le range sans détour parmi les choses qui « ne sont ni belles ni laides » et qui, pour cette raison, ne sont « ni un bien ni un mal » (Pensées, II, 11). Épictète déplace la question : ce qui effraie, ce n’est pas la mort, c’est le jugement qu’on porte sur elle (Manuel, 5). Sénèque, lui, en fait un objet d’exercice, quotidien et presque domestique, au fil des lettres qu’il adresse à son ami Lucilius.

Cela ne revient pas à la traiter avec froideur. Épictète, que l’on dit volontiers sec, admet dans le chapitre 7 du Manuel qu’on puisse avoir « une femme et un enfant », et que « rien n’empêche » de s’y attacher : ce qu’il réclame, c’est de ne pas être surpris par l’appel. La pratique qui en découle, le memento mori, est détaillée dans notre guide pour accepter la mort selon la voie stoïcienne, et ce qui suit en est la contrepartie littéraire : les phrases elles-mêmes.

Comment lire ces citations sans les trahir ?

Trois précautions. Les traductions françaises disponibles gratuitement sont anciennes : la version des Lettres à Lucilius est celle de Joseph Baillard (Hachette, 1914), celle des Pensées de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire (Germer-Baillière, 1876), celle du Manuel de Thurot (Hachette, 1889). Leur français a vieilli, certains tours sonnent plus solennels que le grec ou le latin, et une édition récente les bousculera parfois. Ensuite, un extrait n’est pas une doctrine : chaque phrase est replacée ci-dessous dans sa lettre ou son livre. Enfin, les numéros renvoient à la division de ces textes sur Wikisource, qui suit les numérotations habituelles.

L’ordre retenu est celui des auteurs et non celui des thèmes. À la relecture, ce choix se justifie : Sénèque écrit à un ami et argumente, Marc Aurèle se parle à lui-même et s’interpelle, Épictète enseigne en phrases courtes. Le même sujet n’a pas la même température d’un livre à l’autre, et c’est précisément ce que gomment les recueils thématiques.

Sénèque : neuf phrases sur la mort tirées des Lettres à Lucilius

Les Lettres à Lucilius comptent cent vingt-quatre lettres dans l’édition mise en ligne par Wikisource, et la mort y revient sans cesse, au point que le guide de lecture de ces lettres en fait un fil rouge. Sénèque devait lui-même mourir sur l’ordre de Néron, en 65, ce qui donne à certaines phrases un poids qu’il ne pouvait pas soupçonner en les écrivant. Pour un choix plus large de ses maximes, voir nos 30 phrases authentifiées de Sénèque.

1. La route commence à la naissance (lettre 4)

« Entends-moi bien : du jour où tu es né, c’est à la mort que tu marches. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 4 (trad. Baillard)

La lettre porte, dans la table de la traduction Baillard, le titre « Sur la crainte de la mort », et la phrase y tombe comme un constat plus que comme une menace. Si la route commence à la naissance, il n’existe aucun moment où la mort « arrive » : elle est le terme d’un chemin déjà parcouru. Sénèque ajoute que « la plupart flottent misérablement entre les terreurs de la mort et les tourments de l’existence ; ils ne veulent plus vivre et ne savent point mourir ». Le diagnostic vaut encore.

2. Régler chaque journée comme si elle fermait la marche (lettre 12)

« Disposons donc chacune de nos journées comme si elle fermait la marche, comme si elle achevait et complétait notre vie. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 12 (trad. Baillard)

Sénèque écrit depuis sa maison de campagne, à propos de la vieillesse. Il enchaîne sur un exemple que les recueils oublient : un certain Pacuvius, qui présidait lui-même « au banquet de ses funérailles » et se faisait porter de la table au lit aux accents d’un « Il a vécu ! il a vécu ! ». « Il s’enterrait, cet homme, tous les jours », note Sénèque, avant de conclure que ce qu’il faisait par dépravation, il faut le faire « dans un bon esprit ». Le plus ancien memento mori de salon que je connaisse est donc une parodie bien arrosée, que le philosophe retourne.

Lampe à huile antique allumée près d'une tablette de cire et d'un stylet
Sénèque compare la vie à une lampe qu’on allume puis qu’on éteint (lettre 54).

3. Le matin comme un gain (lettre 12)

« Qui dit le soir : “J’ai vécu”, peut dire le matin : “Je gagne une journée.” »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 12 (trad. Baillard)

Même lettre, quelques lignes plus bas, et mêmes mots : « J’ai vécu », que chantaient les convives de Pacuvius, redeviennent un bilan honnête. Juste avant, Sénèque avait écrit que l’on jouit de soi-même « avec sécurité » quand on attend le lendemain sans inquiétude. C’est la face solaire de la méditation sur la mort, que la tradition a ensuite nommée memento vivere. Elle ne demande aucun effort de pensée sinistre, seulement de compter les matins comme des surplus.

4. Anéantie ou affranchie, l’âme n’a rien à perdre (lettre 24)

« La mort anéantit ou affranchit l’homme. Affranchi, la meilleure partie de son être demeure : son fardeau lui est enlevé ; anéanti, rien de lui ne reste : biens et maux, tout a disparu. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 24 (trad. Baillard)

Lucilius s’inquiétait de l’issue d’un procès, et Sénèque répond en déroulant les deux branches du dilemme : dans l’une comme dans l’autre, il n’y a pas de mal à redouter. Il laisse la question de l’âme ouverte, ce qui est prudent, puisque l’école stoïcienne n’a pas parlé d’une seule voix sur ce point. Dans la même lettre figure une formule souvent attribuée à Sénèque en personne, « nous mourons chaque jour », alors que le texte la rapporte comme une idée que Lucilius développait un jour devant lui.

5. Étudier la mort, étudier la liberté (lettre 26)

« Étudie-toi à mourir ! c’est me dire : “Étudie-toi à être libre.” Qui sait mourir ne sait plus être esclave : il se place au-dessus ou du moins hors de tout pouvoir. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 26 (trad. Baillard)

Sénèque vient de citer Épicure, auquel il emprunte volontiers (« Toute vérité est mon bien », écrit-il dans la lettre 12), puis il glose lui-même : apprendre à mourir, c’est apprendre à ne plus dépendre de ce qu’on peut nous retirer. La lettre dit aussi que la mort « va prononcer sur toi » et que ni les discussions savantes ni les maximes empruntées ne prouvent la force de l’âme. C’est un passage grave, parce qu’il fait de la fin le seul vrai juge de la philosophie qu’on a pratiquée.

6. Une vie donnée « sous la condition de la mort » (lettre 30)

« C’est n’avoir pas voulu vivre que de ne vouloir pas mourir. La vie, en effet, nous fut donnée sous la condition de la mort : elle nous y achemine. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 30 (trad. Baillard)

La lettre raconte la visite à un vieil ami, l’historien Aufidius Bassus, malade et pourtant gai. Sénèque dit avoir plus profité de ses propos que de toutes les leçons livresques, parce qu’ils viennent d’un homme qui parle de sa fin toute proche. Bassus affirme que « la mort est tellement exempte de tout mal, qu’elle l’est même de toute crainte de mal ». Le témoignage d’un mourant paisible pèse plus lourd que dix traités, et Sénèque, qui n’est pourtant pas un sentimental, l’avoue.

7. La mort était déjà là avant nous (lettre 54)

« Notre erreur, ce me semble, Lucilius, vient de croire que la mort n’est qu’après la vie, tandis qu’elle l’a précédée, de même qu’elle la suivra. Tout le temps qui fut avant nous fut une mort. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 54 (trad. Baillard)

Sénèque sort d’une crise d’asthme que les médecins, dit-il, nomment « l’apprentissage de la mort ». Il se demande ce que la mort lui a fait quand il ne naissait pas encore, et répond : rien. Il compare ensuite la vie à une lampe qu’on allume puis qu’on éteint, et juge insensé de croire la lampe éteinte plus mal lotie que celle qui n’est pas encore allumée. C’est l’argument de symétrie que les épicuriens, Lucrèce en tête, ont aussi exploité, ce qui rappelle que les écoles se prêtaient leurs meilleures armes.

8. Pleurer les mille ans d’avant, pleurer les mille ans d’après (lettre 77)

« Ne te semblerait-il point le plus fou des hommes, celui qui pleurerait de n’être pas au monde depuis mille ans ? Non moins fou est celui qui pleure parce que dans mille ans il n’y sera plus. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 77 (trad. Baillard)

Le raisonnement est impeccable et, je dois le dire, d’un secours limité : il convainc à quinze heures dans un fauteuil, beaucoup moins à trois heures du matin. Sénèque le sent sans doute, puisqu’il enchaîne sur des arguments plus rugueux touchant la fatalité. Plus loin, la lettre affirme qu’« il en est de la vie comme d’un drame, où ce n’est pas la durée, mais la bonne conduite qui importe ». Retenez cette phrase plutôt que la précédente si vous ne devez en garder qu’une : elle est plus utile.

9. Ne pas bâtir sur un lendemain qui n’est pas à nous (lettre 101)

« Qu’insensé est l’homme qui jette ses plans pour toute une vie ! Il n’est pas maître de demain. »

Sénèque, Lettres à Lucilius, lettre 101 (trad. Baillard)

La lettre commence par la mort soudaine d’un chevalier romain, Cornelius Sénécio, qui avait soupé gaiement et qu’une angine emporte en quelques heures. Sénèque imagine alors les projets de l’homme prévoyant : « J’achèterai, je construirai, je ferai tel prêt […] puis enfin, las et plein de jours, je me recueillerai dans le repos. » Il ne condamne pas les plans, il condamne qu’on les tienne pour acquis. La nuance est précieuse, et elle ouvre sur la question du temps, que la suite de la liste ne cesse de reprendre.

Marc Aurèle : huit passages des Pensées sur la mort

Les Pensées de Marc Aurèle sont des notes que l’empereur s’adresse à lui-même, ce qui change tout : il n’y a pas de lecteur à convaincre, seulement un homme qui se répète ce qu’il oublie. La mort y apparaît sous deux jours, tantôt comme une échéance qui presse l’action, tantôt comme un spectacle cosmique où les noms illustres s’effacent. Les références ci-dessous donnent le livre puis le paragraphe.

10. Mourir sans murmurer (II, 3)

« Quant à la soif désordonnée des livres, rejette-la bien loin de toi, afin de mourir un jour sans murmures, avec sérénité, avec la vérité en partage, et le cœur plein d’une juste reconnaissance envers les Dieux. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 3 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

L’ironie est involontaire : l’empereur se met en garde contre l’accumulation de lectures, et c’est un lecteur de recueils de citations qui se sent visé. La phrase relie pourtant deux choses que l’on sépare d’ordinaire, l’étude et la façon de mourir. Se préparer à mourir sans murmures suppose d’avoir tranché entre ce qui nourrit et ce qui occupe, et Marc Aurèle ne se fait pas de cadeau sur ce point.

11. Chaque acte comme le dernier (II, 5)

« […] tu t’en débarrasseras si tu accomplis chacun de tes actes comme le dernier de ta vie, en les purifiant de toute illusion, de tout entraînement passionné qui t’arracherait à l’empire de la raison. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 5 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

La version qui circule, « vis chaque jour comme si c’était le dernier », est un raccourci. Le texte parle d’actes, non de jours, et d’actes accomplis avec « une gravité constante et simple », pas avec la frénésie d’une liste de choses à faire avant de mourir. La mort sert ici de filtre : ce qui ne supporterait pas d’être sa dernière action n’avait peut-être pas à être commencé.

12. Régler ses actions sur l’éventualité de partir (II, 11)

« C’est en songeant toujours qu’à l’instant même tu peux fort bien sortir de la vie, qu’il faut régler chacune de tes actions et de tes pensées. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, II, 11 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

La suite du paragraphe est un raisonnement par alternative, très marcusien : s’il y a des dieux, ils ne te jetteront pas dans le mal ; s’il n’y en a pas, quel intérêt de vivre dans un monde vide de providence ? Aucune des deux branches ne rend la mort redoutable. On retrouve la construction de Sénèque dans la lettre 24, ce qui suggère un fond commun de l’école plus qu’une influence directe.

13. La dette suspendue (IV, 17)

« Ne te conduis pas comme si tu devais vivre des millions d’années. L’inévitable dette est suspendue sur toi. Pendant que tu vis, pendant que tu le peux encore, deviens homme de bien. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, 17 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

Trois phrases, une structure : l’avertissement, la dette, l’ordre. La mort n’est pas décrite, elle n’est là que pour presser l’éthique. Remarquez que l’impératif n’est pas « profite » mais « deviens homme de bien », ce qui sépare nettement ce passage du carpe diem des poètes, et rend ridicule son usage sur les tasses de café.

14. Partir comme une olive mûre (IV, 48)

« On doit donc passer ce moment imperceptible de la durée conformément à la nature et quitter la vie avec sérénité, comme une olive mûre, qui tombe en remerciant la terre qui l’a produite et en rendant grâces à l’arbre qui l’a portée. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IV, 48 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

Le paragraphe commence par un défilé de morts : médecins qui prédisaient celle des autres, astrologues, guerriers, tyrans, et même « tant de philosophes qui avaient composé tant de dissertations sans fin sur la mort et l’immortalité ». Des villes entières y passent, Hélice, Pompéi, Herculanum. L’empereur sait donc qu’il fait partie de la catégorie visée. Pour le versant « vanité des gloires », on peut prolonger avec Sic transit gloria mundi : sens, origine et tatouage.

15. Craindre de ne plus rien sentir, ou de sentir autrement (VIII, 58)

« Quand on craint la mort, cela revient à craindre, ou de ne plus rien sentir du tout, ou de sentir autrement que dans cette vie. Mais, si tu ne sens plus quoi que ce soit, tu ne peux par conséquent ressentir aucun mal ; et, si tu as une sensibilité différente, alors tu ne seras qu’un autre être ; mais tu ne cesses pas de vivre. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, VIII, 58 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

Même mécanique que chez Sénèque, mais avec un élément personnel : la première branche est l’argument épicurien, la seconde est la réserve stoïcienne, formulée presque à voix basse. Le raisonnement ressemble à un pari bien conduit, sans la mise. Ce qui frappe, c’est la dernière proposition, « tu ne cesses pas de vivre », que chacun lira selon ses convictions.

16. Accueillir la mort comme un phénomène de la nature (IX, 3)

« Ne maudis pas la mort ; mais fais-lui bon accueil, comme étant du nombre de ces phénomènes que veut la nature. La dissolution de notre être est aussi naturelle en nous que la jeunesse, la vieillesse, la croissance, la pleine maturité, la pousse des dents, la barbe, les cheveux blancs […] »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IX, 3 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

La liste est volontairement triviale : la mort voisine avec la pousse des dents et des cheveux blancs. L’effet est de désacraliser sans banaliser. C’est aussi le passage dont on rapproche, à tort, une réplique de cinéma : j’y reviens plus bas, car le verbe est « faire bon accueil », non « sourire ».

17. L’acteur qui quitte la scène (XII, 36)

« Ô homme, tu as été le citoyen de cette grande cité ; que t’importe de l’avoir été cinq ans, ou seulement trois ? […] Ce n’est qu’un acteur quittant la scène, quand il reçoit congé du chef de la troupe qui le commandait. »

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, XII, 36 (trad. Barthélemy-Saint-Hilaire)

La suite imagine l’objection : « Mais, je n’ai pas joué mes cinq actes ! je n’en ai joué que trois. » Réponse : « Tu les as bien joués », car dans la vie « la pièce est complète avec trois actes seulement ». La place de ce passage, près de la fin du recueil, a séduit bien des commentateurs. Elle ne prouve rien : ces notes n’ont pas été composées comme un livre ordonné, et c’est justement ce qui leur donne leur accent de vérité.

Épictète : trois phrases du Manuel sur la mort

Le Manuel d’Épictète est un abrégé de ses leçons, mis en forme par son élève Arrien. Les chapitres sont courts, les phrases tranchent, et les trois qui touchent le plus directement à la mort suffisent à dresser le portrait du maître. Un quatrième, le chapitre 11 (« Ne dis jamais […] : “Je l’ai perdu”, mais : “Je l’ai rendu” »), n’est pas cité ici : il est déjà commenté ailleurs sur le site, et la section sur le deuil dit pourquoi il demande de la prudence.

18. Le jugement, plus redoutable que la mort (Manuel, 5)

« Ainsi la mort n’a rien de redoutable, autrement elle aurait paru telle à Socrate ; mais le jugement que la mort est redoutable, c’est là ce qui est redoutable. »

Épictète, Manuel, 5 (trad. Thurot)

La première moitié du chapitre est la plus connue (« ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements »). La seconde applique le principe au cas le plus lourd, avec un témoin : Socrate, qui n’a pas trouvé sa mort redoutable. L’argument est circulaire à dessein : ce qui est redoutable, c’est le jugement qu’elle l’est. On peut y voir une pirouette, ou la découverte que la peur se défait par l’examen plutôt que par la bravade.

19. Le pilote qui appelle (Manuel, 7)

« Il en est de la vie comme d’une navigation. Si l’on relâche, et que l’on t’envoie faire de l’eau, accessoirement tu pourras sur ta route ramasser un coquillage ou un oignon, mais il faut toujours avoir l’esprit tendu vers le navire, te retourner sans cesse pour voir si le pilote ne t’appelle pas. »

Épictète, Manuel, 7 (trad. Thurot)

L’image est limpide : l’escale est un lieu de plaisirs permis, le navire est la destination. La suite passe pour glaciale, puisque Épictète écrit que si tu as « une femme et un enfant » plutôt qu’un coquillage, « rien n’empêche », mais qu’au signal du pilote il faut courir au vaisseau « sans te retourner ». Il ajoute, avec un humour qu’on lui prête rarement : « Si tu es vieux, ne t’éloigne pas trop du navire. » Ce n’est pas une froideur, c’est un conseil de prudence pour les retardataires.

20. La mort devant les yeux, tous les jours (Manuel, 21)

« Aie tous les jours devant les yeux la mort, l’exil et tout ce qui paraît effrayant, surtout la mort, et jamais tu ne penseras rien de bas, ni ne désireras rien avec excès. »

Épictète, Manuel, 21 (trad. Thurot)

C’est le memento mori d’Épictète en une phrase, avec son bénéfice annoncé : l’élévation des pensées et la mesure des désirs. Il range la mort au milieu d’autres perspectives qui effraient, l’exil notamment, ce qui donne une indication de méthode : on ne s’entraîne pas à la seule mort, mais à toute perte possible, la mort servant de cas limite. Il faut du temps pour que la phrase cesse de ressembler à une injonction et devienne un geste.

Quelle est une phrase positive sur la mort ?

Au sens strict, aucune phrase stoïcienne n’est « positive » : les stoïciens ne disent pas que la mort est une bonne chose, ils disent qu’elle n’est pas un mal. Si l’on entend par là une phrase qui apaise, trois candidates se détachent dans cette liste. La première est celle de Sénèque, lettre 12 : « Je gagne une journée », qui transforme le réveil en surplus. La deuxième est Marc Aurèle, IV, 48, l’olive mûre qui tombe en remerciant l’arbre. La troisième est le « fais-lui bon accueil » de Marc Aurèle, IX, 3.

Ces phrases ont un point commun : elles ne nient jamais la perte. Elles déplacent la question de savoir si la mort est regrettable vers celle de savoir comment on veut avoir vécu. Si cette seconde question vous fait du bien, poursuivez sur cette voie ; si elle vous pèse ce soir, c’est un signe qu’il vaut mieux poser le recueil et lire autre chose.

Rien n’interdit non plus de chercher la consolation dans les poètes ou chez Montaigne, qui n’est pas stoïcien mais dont la formule sur la mort et le jardin plaît à tout le monde, comme on va le voir.

Épicure, Platon, Cicéron et Montaigne : quatre voix voisines

Les stoïciens n’ont pas inventé la méditation sur la mort, ils l’ont héritée et ajustée. Quatre voix permettent de saisir ce qu’ils ont repris et ce qu’ils ont laissé.

Épicure : la mort comme privation de sensation

« On prononce donc de vaines paroles quand on soutient que la mort est à craindre, non pas parce qu’elle sera douloureuse étant réalisée, mais parce qu’il est douloureux de l’attendre. Ce serait en effet une crainte vaine et sans objet que celle qui serait produite par l’attente d’une chose qui, actuelle et réelle, ne cause aucun mal. »

Épicure, Lettre à Ménécée, 124-125 (Diogène Laërce, X ; trad. Hamelin)

Épicure est l’adversaire de l’école, et Sénèque ne se prive pas de le citer. Sa formule la plus célèbre (tant que nous existons, la mort n’est pas, et quand elle est là, nous ne sommes plus) est analysée plus en détail dans la comparaison entre stoïcisme et épicurisme. Ici, c’est le passage voisin qui m’a retenu : l’idée que l’attente est ce qui fait mal, pas l’événement. Les stoïciens s’en empareront, à condition de lui ajouter une conduite.

Platon et Cicéron : philosopher, c’est s’exercer à mourir

« […] ceux qui s’attachent comme il faut à la philosophie ne pratiquent rien d’autre que mourir et être morts. » (traduction libre du grec)

Platon, Phédon, 64a (grec, éd. Burnet repris par remacle.org ; traduction libre)

C’est la phrase que Socrate prononce, dans le Phédon, le jour de sa mort. Cicéron la reprend dans les Tusculanes :

« Toute la vie des philosophes, dit encore Socrate, est une continuelle méditation de la mort. […] Or, détacher l’esprit du corps, n’est-ce pas apprendre à mourir ? »

Cicéron, Tusculanes, I, 74-75 (chap. XXX et XXXI dans la trad. Nisard)

Remarquez la généalogie : c’est Socrate que Cicéron fait parler, et, derrière lui, le Phédon. La formule « philosopher, c’est apprendre à mourir » n’est donc ni de Sénèque ni de Marc Aurèle, mais elle a nourri toute leur pratique.

Montaigne : la mort et les choux

« Je veux qu’on agisse, et qu’on allonge les offices de la vie tant qu’on peut, et que la mort me treuve plantant mes chous, mais nonchalant d’elle, et encore plus de mon jardin imparfait. »

Montaigne, Essais, I, 20, « Que philosopher c’est apprendre à mourir » (exemplaire de Bordeaux, orthographe de 1595)

Montaigne ouvre le chapitre en écrivant que « Cicero dit que Philosopher ce n’est autre chose que s’aprester à la mort » : il cite donc sa source, ce qu’on ferait bien d’imiter quand on lui attribue la formule. Son idéal est celui d’un homme qui plante ses choux, et que la mort ne fait pas lâcher la bêche, puisqu’il ne lui accorde pas plus d’attention qu’à son jardin inachevé. Ce qu’il en tire est plus modeste que ce qu’en disent les stoïciens, et parfois plus convaincant pour cette raison.

Rangs de choux dans un potager au crépuscule, avec une bêche plantée dans la terre
Montaigne voulait que la mort le trouve « plantant mes chous ».

Quels sont les plus beaux textes sur la mort ?

La question relève du goût, mais les textes qui durent ont un trait commun : ils sont écrits à quelqu’un. Si je devais en garder trois dans cette liste, ce seraient la lettre 30 de Sénèque (l’ami mourant qui plaisante), la lettre 54 (l’asthmatique qui compare sa vie à une lampe) et Marc Aurèle, XII, 36 (l’acteur qui sort de scène). Lisez-les en entier et pas en extrait : leur effet vient de ce qui précède la phrase. Pour le thème voisin du temps qui passe, on peut poursuivre avec ces citations de Sénèque à Marc Aurèle.

Cette citation sur la mort est-elle vraiment de Marc Aurèle ?

La réplique « La mort sourit à tous. Tout ce que nous pouvons faire, c’est lui rendre son sourire » est attribuée à Marc Aurèle sur un grand nombre de sites. Elle vient du film Gladiator (2000), où elle est prononcée par le personnage de Maximus : le site wist.info la crédite au scénariste David Franzoni et précise qu’on ne la trouve pas dans les écrits de l’empereur. Une recherche des mots « sourit » et « sourire » dans les douze livres de la traduction Barthélemy-Saint-Hilaire ne donne d’ailleurs aucun résultat.

Ce qui s’en rapproche le plus est le passage IX, 3 cité plus haut. D’après wist.info, une traduction anglaise rend l’idée par « smile at its coming » ; la version française, elle, parle de « bon accueil ». Entre un accueil et un sourire, il y a la distance qui sépare une règle de conduite d’un trait d’esprit : le premier engage, le second se contente de briller.

Comment vérifier une citation avant de la partager ?

Quatre réflexes suffisent. Exiger une référence précise (lettre, livre, chapitre), pas seulement un nom d’auteur. Retrouver le passage dans une édition numérique complète, par exemple Wikisource ou le site de l’éditeur. Chercher un mot distinctif de la citation dans le texte entier du livre : s’il n’y figure pas, la citation est suspecte. Se méfier enfin des phrases trop bien tournées pour un texte vieux de deux mille ans, qui ressemblent plus à une affiche qu’à une lettre.

Même vigilance pour Montaigne : la formule « Que philosopher, c’est apprendre à mourir » est le titre de son chapitre I, 20, qui la rapporte à Cicéron, lui-même renvoyant à Socrate. Ne la créditer ni à Sénèque ni à Marc Aurèle.

Quand demander de l’aide

Cette liste traite la mort comme un sujet de réflexion, pas comme un deuil en cours. Les stoïciens écrivent pour des personnes qui s’y préparent ou qui y pensent ; ils ne remplacent pas un accompagnement quand la perte est là. Certaines formules, comme celle du chapitre 11 du Manuel (« je l’ai rendu »), peuvent blesser une personne qui vient de perdre un proche, et il serait malvenu de les lui citer comme consigne.

Si vous traversez un deuil, la page Faire son deuil : la traversée, ce que le stoïcisme apporte, quand consulter propose un cadre plus doux. Si la peur de mourir ou le chagrin vous empêchent de dormir, de manger, de travailler ou de sortir depuis plusieurs semaines, parlez-en à votre médecin, à un psychologue ou à un proche de confiance. Si des idées de mort ou de suicide vous traversent, ne restez pas seul avec elles : contactez un professionnel de santé, un proche, ou les services d’urgence de votre pays si le danger est immédiat.

Un mot enfin sur Sénèque : plusieurs lettres, dont les lettres 24, 26 et 77 de cette liste, abordent la mort volontaire, parfois avec réserve (la lettre 24 met en garde contre « la passion du suicide »), parfois avec une approbation que la médecine et le droit d’aujourd’hui ne partagent pas. Aucun de ces passages n’a été retenu ici comme conseil, et aucun ne doit l’être.

Sources et textes consultés

FAQ

Quelle est une phrase positive sur la mort ?

Chez les stoïciens, la plus apaisante est sans doute celle de Sénèque dans la lettre 12 : « Qui dit le soir : “J’ai vécu”, peut dire le matin : “Je gagne une journée.” » Marc Aurèle propose aussi, en IX, 3, de faire bon accueil à la mort comme à un phénomène de la nature. Ni l’un ni l’autre ne prétend que la mort soit agréable : ils disent qu’elle n’est pas un mal.

Quels sont les plus beaux textes sur la mort ?

Le goût décide, mais la lettre 30 de Sénèque, qui rapporte les propos d’un ami mourant resté gai, et la lettre 54, avec l’image de la lampe, comptent parmi les plus remarquables. On peut y ajouter le chapitre I, 20 des Essais de Montaigne et la page de Marc Aurèle sur l’acteur qui quitte la scène (XII, 36). Leur force vient du fait qu’ils s’adressent à quelqu’un.

Quelle est la phrase la plus touchante au monde ?

Aucune réponse objective n’existe, et personne ne peut en désigner une pour tous. Dans les textes stoïciens relus ici, beaucoup de lecteurs retiennent la phrase de Bassus rapportée par Sénèque, lettre 30 : la mort est « exempte de tout mal » et même de « toute crainte de mal ». Elle touche parce qu’elle vient d’un homme qui parle de sa propre fin.

Quelle est la phrase célèbre de Jean d’Ormesson sur la mort ?

Cette liste se limite aux textes antiques dont le passage a pu être relu sur un texte en ligne, et aucune phrase de Jean d’Ormesson n’y a été vérifiée : aucune n’est donc proposée. Pour un auteur moderne, le plus sûr est de retrouver la citation dans le livre lui-même, avec le titre et la page de l’édition.

Quelle est la citation la plus célèbre sur l’amour perdu ?

Il n’existe pas de citation qui fasse autorité sur ce point, et le sujet sort du cadre stoïcien : les stoïciens parlent de la perte plutôt que de l’amour. Le chapitre 11 du Manuel d’Épictète (« Je l’ai rendu ») est leur formule la plus connue, mais elle peut aider ou heurter selon le moment, comme le rappelle la section sur le deuil.

La mort est-elle un mal pour les stoïciens ?

Non. Marc Aurèle écrit en II, 11 que la vie et la mort ne sont « ni belles ni laides » et donc « ni un bien ni un mal ». Épictète précise que ce n’est pas la mort qui est redoutable mais le jugement qu’on porte sur elle (Manuel, 5). Cela ne supprime pas le chagrin, que les textes lus ici ne cherchent pas à contester.

Que signifie le memento mori chez les stoïciens ?

L’expression latine se traduit par « souviens-toi que tu vas mourir ». Chez les stoïciens, la pratique est bien attestée : Épictète, Manuel, 21 (« Aie tous les jours devant les yeux la mort »), Sénèque, lettre 12 (régler chaque journée comme si elle fermait la marche), Marc Aurèle, II, 5. Son but est de mieux agir aujourd’hui, pas de s’attrister d’avance.

Peut-on utiliser ces citations pour des obsèques ?

Oui, avec précaution : ces textes sont austères et conviennent à certaines familles, pas à toutes. Mieux vaut choisir avec les proches, nommer l’auteur et l’œuvre, et éviter les formules froides comme celle du chapitre 11 d’Épictète. Montaigne (I, 20) ou la lettre 54 de Sénèque se prêtent plus facilement à une lecture à voix haute.

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Adrien Fontaine

Passionné de philosophie antique, Adrien Fontaine plonge dans les textes de Sénèque, Épictète et Marc Aurèle pour en restituer le sens profond et le rendre vivant aujourd'hui.