⚡ L’essentiel
- « Faire son deuil » ne veut pas dire oublier, ni tourner la page comme s’il n’y avait rien eu. C’est apprendre à vivre avec l’absence, non contre elle.
- Il n’y a pas d’ordre imposé aux 5 ou 7 étapes classiques du deuil (Kübler-Ross) : elles se chevauchent, reviennent, se traversent à chacun son rythme.
- Le stoïcisme n’enseigne pas à ne pas pleurer. Marc Aurèle pleurait ses proches, Sénèque a écrit des lettres entières de consolation. Il enseigne à distinguer la douleur inévitable de la souffrance qu’on ajoute.
- Un repère simple : si la douleur reste intacte plusieurs mois sans qu’aucun repli momentané ne devienne possible, un accompagnement (médecin, psychologue, association de deuil) est indiqué.
« Il faut faire son deuil. » On l’entend, dans les jours qui suivent une perte, comme si c’était un travail à cocher dans une liste. Cette formule maladroite recouvre une réalité bien plus lente et bien plus humaine. Faire son deuil n’est pas oublier, ce n’est pas tourner la page, ce n’est pas non plus « aller mieux » à date fixée. C’est apprendre, à son rythme, à vivre avec une absence qui, elle, ne s’en va pas. Cet article ne prétend pas apaiser un chagrin en dix points, ni convertir personne à une école de sagesse. Il rassemble ce que la psychologie contemporaine et la tradition stoïcienne ont dit d’utile sur cette traversée, avec l’honnêteté de rappeler qu’un vrai deuil se traverse souvent mieux avec un professionnel à ses côtés.
Sommaire
- « Faire son deuil » : que veut dire l'expression ?
- Les 5 (ou 7) étapes classiques du deuil
- Combien de temps dure un deuil ?
- Ce que le stoïcisme apporte (sans imposer)
- Sénèque à Marcia : une lettre qui traverse le temps
- 5 repères pratiques pour traverser
- Chaque perte est unique
- Quand consulter, sans attendre
« Faire son deuil » : que veut dire l’expression ?
L’expression est trompeuse. En français courant, « faire son deuil de quelque chose » a fini par signifier renoncer, oublier, tourner la page. C’est presque l’inverse du sens psychologique du mot. Le deuil, dans le langage des professionnels qui accompagnent ces traversées, désigne le lent travail intérieur d’intégration d’une perte : la personne, ou ce qu’elle représentait, ne revient pas, et une manière d’être au monde doit se réorganiser autour de cette absence.
Faire son deuil, dans ce sens juste, ne veut donc pas dire :
- Oublier — la mémoire du proche disparu reste, souvent plus paisible avec le temps.
- Ne plus être triste — la tristesse peut revenir des années plus tard, à un anniversaire, à un parfum, à une chanson, sans que cela signifie que « rien n’a été fait ».
- Passer à autre chose — on n’échange pas une vie contre une autre. La vie continue, mais elle intègre la perte, elle ne l’efface pas.
Cela veut plutôt dire : arriver à un moment, souvent après plusieurs mois ou plusieurs années, où l’absence n’occupe plus toute la place, où le chagrin ne submerge plus au quotidien, où l’on redevient capable de recevoir la vie sans culpabilité. Ce moment ne se décide pas, il s’installe.

Les 5 (ou 7) étapes classiques du deuil
La psychiatre Elisabeth Kübler-Ross a proposé en 1969 un modèle en cinq étapes, initialement décrit chez des personnes en fin de vie, puis étendu au deuil des proches : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Des auteurs ultérieurs ont proposé une version en sept étapes en ajoutant le choc initial et la reconstruction. Ces étapes sont utiles comme repères, à condition de bien les comprendre.
- Choc et déni. Les premières heures et jours, l’esprit refuse d’intégrer ce qui vient d’arriver. Sensation d’irréalité, gestes automatiques, incapacité à pleurer parfois. C’est une protection, pas une froideur.
- Colère. Contre les circonstances, contre les soignants, contre soi-même, contre le disparu lui-même de nous avoir « laissés ». Cette colère est normale, elle n’est pas la vraie mesure de ce qu’on ressent.
- Marchandage. Les « si seulement » qui reviennent en boucle : si j’avais su, si j’avais dit, si j’avais fait autrement. Une forme de la culpabilité du survivant, très fréquente.
- Dépression. Le moment où la réalité s’installe pleinement, souvent le plus long et le plus lourd. Fatigue, retrait, perte d’appétit, désintérêt. C’est la traversée à proprement parler.
- Acceptation. Non pas « c’est bien », mais « c’est ainsi ». Le monde n’a pas retrouvé son ancienne forme ; il en a trouvé une autre, avec l’absence intégrée.
Trois précisions importantes. D’abord, ces étapes ne se traversent pas dans l’ordre : on peut passer directement du choc à la dépression, revenir en colère six mois plus tard, marchander la nuit et accepter en journée. Le modèle décrit des états, pas une progression linéaire. Ensuite, on n’est pas obligé de passer par toutes : chaque histoire est singulière. Enfin, l’acceptation n’est pas une case à cocher : elle s’installe et se retire, plusieurs fois, avant de tenir.
Combien de temps dure un deuil ?
Il n’existe pas de durée « normale » du deuil, et méfiez-vous de qui vous en donnera une. Les recherches contemporaines et l’expérience clinique convergent cependant vers quelques ordres de grandeur utiles à connaître, non pour se comparer, mais pour éviter de se croire « en retard ».
- Les premières semaines sont souvent les plus numbes : anesthésiées, comme hors du temps. C’est normal.
- Entre le troisième et le sixième mois, la douleur s’exprime souvent plus fortement, alors même que l’entourage attend un « aller mieux ». Ce décalage est fréquent.
- Un an après, une majorité de personnes rapportent que le chagrin est encore présent mais qu’il n’occupe plus tout l’espace. Les jours ordinaires redeviennent possibles.
- Il n’est pas rare que des vagues plus fortes reviennent à deux ou trois ans, en particulier aux dates anniversaires. Ces vagues ne signifient pas que « rien n’a été fait ».
Ce qui alerte, ce n’est pas la durée en elle-même, c’est l’intensité qui ne bouge pas. Si, au bout de six à douze mois, la douleur reste aussi vive qu’au premier jour, sans qu’aucun répit ne devienne possible, il est indiqué d’en parler à un professionnel. Certains parlent de « deuil compliqué » ou « deuil prolongé », concept désormais reconnu par les classifications psychiatriques.
Ce que le stoïcisme apporte (sans imposer)
Le stoïcisme n’est pas une doctrine à imposer à quelqu’un qui souffre. C’est un jeu de repères, développé par des gens qui ont eux aussi perdu, et qui peut aider certains, à leur rythme. Trois idées ressortent particulièrement.
Pleurer n’est pas manquer de sagesse. Sénèque, Marc Aurèle et Épictète ont tous connu la perte, et aucun n’a prêché la sécheresse. Sénèque écrit à Lucilius, à propos de la mort d’un ami commun : « Je te blâmerais si tu ne pleurais pas du tout ; ce que je te demande, c’est de ne pas pleurer sans mesure. » La différence n’est pas entre pleurer et ne pas pleurer, elle est entre pleurer et se laisser détruire par le chagrin.
Distinguer la douleur de la souffrance ajoutée. Il y a la douleur brute de la perte, sur laquelle rien ne peut. Et il y a la souffrance que nous ajoutons par les jugements que nous portons : « je n’aurais jamais dû », « c’est injuste », « je n’y survivrai pas ». Le stoïcien ne nie pas la douleur, il examine les jugements pour voir lesquels alourdissent la peine sans changer les faits. Ce travail est très proche de celui que proposent aujourd’hui les thérapies cognitives sur les phantasiai.
La mémoire du disparu reste une présence. Les stoïciens tenaient beaucoup à la reconnaissance : Marc Aurèle ouvre ses Pensées par un long chapitre où il énumère tout ce que chaque personne aimée lui a appris, comme pour les garder vivants dans son esprit. Se souvenir précisément, écrire, parler du disparu, transmettre ce qu’il a été : ce sont là des formes concrètes d’un attachement qui continue, et non l’inverse de « faire son deuil ».
Sénèque à Marcia : une lettre qui traverse le temps
Vers l’an 40 de notre ère, Sénèque écrit à Marcia, une amie proche qui, trois ans après la mort de son fils Metilius, n’a rien de son chagrin en moins. La Consolation à Marcia est l’un des textes les plus émouvants qu’on ait sur le deuil, et le passage du temps ne l’a pas rendu naïf. Sénèque n’y dit à aucun moment « il faut passer à autre chose ». Il fait autre chose : il tient compagnie.
Trois idées de cette lettre restent utiles aujourd’hui. D’abord, la reconnaissance de ce qui a été : Sénèque rappelle à Marcia ce que son fils lui a apporté pendant qu’il vivait, et l’invite à ne pas se laisser posséder par les dernières images de la maladie au point d’oublier la vie qui a précédé. Ensuite, l’idée que l’amour et le chagrin ne se mesurent pas à la durée du malheur : Marcia peut aimer son fils sans se punir indéfiniment par la douleur. Enfin, l’idée que la vie continue, sans trahison : reprendre du plaisir à la conversation d’un ami, à un livre, à un repas, ce n’est pas oublier le disparu, c’est honorer ce qu’il aurait voulu.
Le texte n’est pas religieux, il ne promet aucun au-delà. Il propose une manière humaine d’habiter la perte, adossée à la reconnaissance et à la mémoire. Beaucoup en trouvent, encore aujourd’hui, un compagnonnage précieux quand les mots ordinaires ne suffisent plus.
5 repères pratiques pour traverser
Ces repères ne sont pas des « exercices » à cocher. Ce sont des directions dont plusieurs ont aidé des personnes en deuil, à retenir ou à laisser selon ce qui parle.
- Respecter son rythme. Personne d’extérieur ne connaît la « bonne durée » pour vous. Les personnes bien intentionnées qui pressent (« tu dois avancer », « il faut sortir ») ignorent presque toujours ce dont vous avez besoin. Prenez le temps que vous prenez.
- Nommer la perte précisément. Il y a rarement une seule chose perdue. Une personne, mais aussi une présence quotidienne, un projet à deux, une part de soi façonnée par la relation. Nommer chacune de ces pertes aide, plus que de tout mettre dans un même sac.
- Écrire, si les mots viennent. Une lettre au disparu, un journal, quelques lignes chaque soir. Écrire ne fait pas revenir, mais donne un contenant à ce qui, sinon, tourne dans l’esprit sans forme. La revue du soir de Sénèque, appliquée à cet objet précis, en est un usage possible.
- Accepter l’aide concrète. Repas apportés, courses faites, présence silencieuse. Les proches qui proposent de l’aide veulent souvent aider mais ne savent pas comment ; leur donner une tâche précise leur rend service à eux aussi.
- Se ménager des respirations sans culpabilité. Rire, marcher, écouter de la musique, aller au cinéma. Ce n’est pas trahir. Le disparu, presque toujours, n’aurait pas voulu vous voir cesser de vivre. Le stoïcien parle de memento vivere — « souviens-toi de vivre » — comme un contrepoint au memento mori.

Chaque perte est unique
Aucun deuil ne ressemble à un autre. Perdre un parent, un conjoint, un enfant, un ami, un frère, une sœur, ce sont des séismes de nature différente, même si les mécanismes psychiques se recoupent. Quelques nuances pour orienter ceux qui traversent une perte spécifique.
- Perte d’un conjoint. Souvent doublée d’une perte d’identité (« qui suis-je maintenant ») et d’un bouleversement matériel (logement, revenus, routines). Les associations de veuvage, dans beaucoup de villes, offrent un accompagnement précieux.
- Perte d’un parent. Change la place qu’on occupe dans une famille : on devient « la génération suivante ». Souvent associée à des questions non résolues avec le parent, qui remontent après le décès et demandent du temps.
- Perte d’un enfant. Considérée par la plupart des cliniciens comme la perte la plus difficile à traverser. Un accompagnement spécialisé (associations de parents endeuillés, psychologues formés) est très souvent indiqué, et il n’y a aucune honte à le chercher.
- Perte non reconnue socialement. Amoureux non déclaré, fausse couche, animal aimé de longue date, ami. Ces deuils sont réels, la peine est réelle, la traversée aussi. Le fait que l’entourage minimise ne veut pas dire qu’il faut le faire soi.
Quand consulter, sans attendre
Il est important de le dire clairement : un deuil, dans la plupart des cas, se traverse mieux avec un accompagnement, même s’il n’y a rien qui « cloche ». Un médecin généraliste, un psychologue formé au deuil, une association d’endeuillés, un groupe de parole, un aumônier si l’on a la foi, un ami qui écoute vraiment : chaque appui compte.
Certains signes rendent la consultation nécessaire, sans plus attendre :
- Impossibilité de reprendre toute activité plusieurs semaines après la perte (travail, hygiène, alimentation, sommeil).
- Douleur qui ne bouge pas d’intensité après six à douze mois.
- Pensées de mort ou d’auto-agression, même passagères. Ces pensées sont un signal, pas une honte ; contacter immédiatement le 3114 (numéro national de prévention du suicide) ou un professionnel.
- Consommation d’alcool ou de médicaments qui augmente pour « tenir ».
- Sensation d’être devenu quelqu’un d’autre, en négatif, sans reconnaître ses propres réactions.
Consulter n’est pas un aveu de faiblesse. C’est reconnaître qu’un deuil est une des expériences les plus lourdes qu’un humain traverse, et qu’un compagnon de route qualifié y aide. La paix intérieure, dans ce contexte, ne se force pas : elle revient d’elle-même à mesure qu’on accepte à la fois le chagrin et l’aide.
FAQ
Que veut dire « faire son deuil » ?
Cela ne veut pas dire oublier, ni tourner la page, ni « aller mieux » à date fixée. Cela veut dire apprendre, à son rythme, à vivre avec une absence qui ne s’en va pas : la personne ne revient pas, et une façon d’être au monde doit se réorganiser autour de cette absence. C’est un travail intérieur lent, non linéaire, avec des allers-retours normaux, et souvent mieux traversé avec un accompagnement.
Quelles sont les 7 étapes du deuil ?
Le modèle classique en cinq étapes de Kübler-Ross (1969) : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Des auteurs ultérieurs y ont ajouté le choc initial et la reconstruction, formant sept étapes. Attention : ces étapes ne se traversent pas dans l’ordre, on peut y revenir plusieurs fois, et l’acceptation n’est pas une case à cocher. Le modèle décrit des états, pas une progression obligatoire.
Combien de temps dure un deuil ?
Il n’y a pas de durée normale. Comme repères d’orientation, non de norme : les premières semaines sont souvent anesthésiées, la douleur s’exprime souvent plus fortement entre 3 et 6 mois, un an plus tard le chagrin est encore là mais n’occupe plus tout l’espace. Des vagues plus fortes peuvent revenir à deux ou trois ans, aux dates anniversaires. Ce qui alerte, ce n’est pas la durée mais l’intensité qui ne bouge pas.
Le stoïcisme demande-t-il de ne pas pleurer ?
Non. Marc Aurèle a pleuré ses proches, Sénèque a écrit des lettres entières de consolation, Épictète a connu la perte. Le stoïcisme ne prescrit pas la sécheresse. Sénèque le formule clairement à Lucilius : « je te blâmerais si tu ne pleurais pas du tout ; ce que je te demande, c’est de ne pas pleurer sans mesure ». La différence est entre pleurer et se laisser détruire, pas entre pleurer et ne pas pleurer.
Quand faut-il consulter pour un deuil ?
Sans attendre, si : impossibilité de reprendre toute activité (travail, hygiène, sommeil) plusieurs semaines après la perte ; douleur qui ne bouge pas d’intensité après 6 à 12 mois ; pensées de mort ou d’auto-agression, même passagères (contacter alors le 3114) ; consommation d’alcool ou de médicaments qui augmente pour tenir. Plus généralement, un accompagnement (médecin, psychologue formé au deuil, association d’endeuillés) est souvent utile même sans signal alarmant : le deuil se traverse mieux à plusieurs.
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