Prendre soin de soi : la voie stoïcienne au-delà du self-care

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⚡ L’essentiel

  • Prendre soin de soi ne se limite pas au self-care wellness (spa, bougies, routines beauté) : ce n’est qu’une des couches, la plus superficielle.
  • Les stoïciens appelaient cura sui le vrai soin de soi : un travail patient sur ses jugements, ses habitudes et ses actes, pas la consommation de rituels.
  • Quatre piliers : le corps, les émotions, les relations et l’esprit. Négliger un seul déséquilibre les trois autres.
  • Premier geste : chaque soir, trois questions de Sénèque : « qu’ai-je bien fait, où me suis-je trompé, que ferai-je autrement demain ? ». Deux minutes, plus utiles qu’une heure de spa.

« Prends soin de toi ». On l’écrit à la fin d’un message, on le voit sur les étiquettes des huiles essentielles, on l’entend au bureau après une journée éprouvante. Mais que veut dire cette phrase, exactement ? Pour beaucoup, elle a fini par se confondre avec une routine cosmétique, un abonnement à un cours de yoga ou une soirée bougies. Rien de mal à cela, mais c’est court. Les stoïciens, il y a deux mille ans, désignaient déjà par cura sui le vrai soin de soi, et il n’avait pas grand-chose à voir avec le spa du samedi. C’était un travail patient, quotidien, presque austère parfois, sur ce qui fait vraiment notre vie : nos jugements, nos habitudes et nos actes. Voici ce que prendre soin de soi peut signifier quand on remet un peu de profondeur derrière l’expression.

Sommaire

Prendre soin de soi : ce que ça veut vraiment dire

Prendre soin de soi, littéralement, c’est se traiter soi-même avec attention, comme on traiterait un proche que l’on tient à ne pas laisser s’abîmer. Cela suppose deux choses : savoir de quoi on est fait, et savoir ce qui nous entretient. Or ces deux savoirs ne se réduisent ni à un enchaînement de gestes cosmétiques ni à une liste de conseils bien-être. Ils demandent une attention à sa propre vie, ce que les anciens Grecs appelaient l’epimeleia heautou, le « souci de soi ».

Cette expression, retraduite en latin par cura sui, désigne une pratique bien plus large que le self-care contemporain. Elle englobe le corps, oui, mais aussi les jugements que l’on porte sur les événements, la qualité de ses relations, l’orientation de ses actions et le sens qu’on donne à sa journée. Le philosophe Michel Foucault, dans ses derniers cours au Collège de France, y a consacré des centaines de pages : le souci de soi, disait-il, est ce qui manque le plus à l’individu moderne, précisément parce qu’on l’a réduit à sa version la plus commerciale.

Objets simples sur un rebord de fenêtre matinal, tasse fumante, carnet ouvert et pierre, atmosphère de soin de soi calme et sobre

Les limites du self-care wellness

Le self-care tel qu’il circule aujourd’hui a plusieurs mérites : il a mis des mots sur un besoin réel de récupération, il a légitimé le fait de se poser, il a donné à beaucoup l’autorisation de dire non. Mais il a aussi glissé, décennie après décennie, vers une industrie. Une industrie qui vend des solutions payantes à des problèmes qu’un travail intérieur pourrait souvent résoudre gratuitement. Trois travers reviennent souvent.

Le premier est la confusion entre soin et consommation. On finit par croire qu’une bougie parfumée à trente euros, un abonnement à une application ou une box mensuelle vont, à eux seuls, changer un état intérieur. Le geste apaise sur l’instant, il ne change rien à la façon dont on juge sa vie le lendemain matin. Le deuxième est l’individualisme : le self-care contemporain met tout le poids du bien-être sur les épaules de la personne, comme si l’épuisement au travail ou l’isolement social se réglaient par une meilleure routine du soir. Le troisième est la fuite déguisée : « prendre soin de soi » sert parfois d’excuse honorable pour éviter une conversation difficile, un engagement, une décision. Un peu de spa vaut mieux qu’un long débat avec soi-même, croit-on. C’est souvent l’inverse.

La cura sui : le soin de soi des stoïciens

Les stoïciens partaient d’une observation simple : ce qui abîme le plus une vie, ce n’est pas la fatigue passagère, c’est la mauvaise conduite de son propre esprit. On se ronge d’inquiétudes sur ce qui ne dépend pas de nous, on remet à demain ce qui ferait la différence, on répète des erreurs qu’on identifie mal. Pour cette raison, le vrai soin de soi commençait chez eux par un travail sur les jugements et sur les habitudes, avant même les gestes de bien-être.

Sénèque écrivait à Lucilius : « Occupe-toi de toi-même. Recueille en toi ton temps. » Marc Aurèle notait, dans le premier livre de ses Pensées, tout ce qu’il devait à chaque personne qui l’avait éduqué, comme pour s’ancrer avant de commencer sa journée. Épictète, ancien esclave devenu maître, répétait à ses élèves que l’entretien de l’âme est le premier des devoirs. Pour ces trois-là, prendre soin de soi ne s’opposait pas à l’action, c’est ce qui la rendait juste. Une âme mal entretenue produit des décisions floues, des colères disproportionnées, des amitiés fragiles. Une âme entretenue produit ce que les stoïciens appelaient l’ataraxie, une tranquillité qui ne dépend pas des circonstances extérieures.

Concrètement, la cura sui comprenait des exercices précis, dont beaucoup se retrouvent dans les manuels de développement personnel actuels sans qu’on cite toujours leur origine : la revue du soir de Sénèque, la vue d’en haut de Marc Aurèle, la préméditation des maux d’Épictète, le journal quotidien. Ces pratiques ne coûtent rien. Elles demandent seulement une chose que le self-care de consommation ne demande pas : du temps régulier passé avec soi-même.

Les 4 piliers du soin de soi

Un soin de soi complet repose sur quatre piliers, tous nécessaires. Négliger l’un d’eux fait ployer les trois autres, comme une table à laquelle il manquerait un pied.

  1. Le corps. Sommeil, mouvement, alimentation, silence. Non par culte de la performance, mais parce qu’un corps mal entretenu grignote peu à peu la clarté d’esprit. Les stoïciens marchaient beaucoup, mangeaient simplement et dormaient à heure fixe. Rien de spectaculaire, tout est dans la constance.
  2. Les émotions. Reconnaître ce que l’on ressent avant que l’émotion ne conduise à la place du volant. Écrire, nommer, examiner. C’est le travail que propose la pratique du lâcher-prise et l’examen des impressions d’Épictète : ne pas chasser l’émotion, l’examiner pour retrouver l’endroit où l’on a prise.
  3. Les relations. Aucune vie ne s’entretient seule. Choisir les personnes qui nous tirent vers le haut, savoir prendre soin de ceux qu’on aime, savoir aussi s’éloigner de celles qui usent sans rien redonner. Sénèque le disait sans détour : la fréquentation compte plus que le régime.
  4. L’esprit. Lire, penser, réfléchir. Nourrir sa vie intérieure autrement qu’avec le flux d’informations quotidien. Le stoïcien consacre chaque jour un moment à cette culture-là, quelques minutes suffisent. C’est ce pilier qui donne du sens aux trois autres.

Aucun de ces piliers n’appelle un abonnement, un accessoire ou une méthode payante. Tous appellent du temps, un peu de discipline et l’honnêteté de regarder où l’on en est.

7 pratiques concrètes à installer

Voici sept pratiques inspirées des stoïciens et de la sagesse ancienne, à installer une à une. Ne pas essayer de toutes les adopter d’un coup : la surcharge est le premier échec du soin de soi.

  1. La revue du soir. Deux minutes avant de dormir, trois questions : qu’ai-je bien fait aujourd’hui, où me suis-je trompé, que ferai-je autrement demain. C’est l’exercice-phare de Sénèque, et sans doute le plus efficace pour prendre soin de son esprit gratuitement.
  2. Une chose à la fois. Pendant une heure choisie chaque jour, ne faites qu’une seule chose. Pas de téléphone à côté, pas d’onglet ouvert en fond. L’attention divisée est un poison lent ; la retrouver est déjà un soin de soi.
  3. Une promenade sans écran. Trente minutes de marche, seul, sans musique ni podcast. C’est là que les problèmes se décantent d’eux-mêmes, ce que l’esprit n’arrive pas à faire assis devant un écran.
  4. Un vrai repas. Une fois par jour au moins, un repas mangé assis, sans faire autre chose. La paix intérieure commence dans ces petites poches d’attention pleine.
  5. Une lecture longue. Vingt à trente minutes d’un livre par jour, pas un article ni un fil, un livre. Marc Aurèle, Sénèque, mais aussi la littérature ou la philosophie contemporaines. Nourrit l’esprit comme la nourriture nourrit le corps.
  6. Une conversation vraie. Une fois par semaine, au moins, une conversation qui va au-delà des nouvelles et de la logistique. Avec un proche, un ami, un mentor. Les relations sont un pilier ; elles s’entretiennent.
  7. Un sommeil respecté. Une heure fixe de coucher, un rituel court, la chambre sans écran. La science moderne l’a redécouvert : les stoïciens le pratiquaient déjà. Aucune routine beauté ne compense un déficit de sommeil chronique.
Chemin de campagne au crépuscule avec une silhouette qui marche seule, métaphore de la marche silencieuse comme soin de soi

Comment commencer sans se surcharger

La plupart des gens qui décident de « prendre soin d’eux » commencent par en faire trop, puis abandonnent en deux semaines. Le stoïcien recommanderait l’inverse : une seule pratique, choisie parmi les sept, à installer sur trente jours. Le critère n’est pas l’ambition, c’est la régularité. Deux minutes de journal chaque soir, pendant un mois, transforment davantage un esprit qu’une retraite bien-être d’un week-end.

Choisissez la pratique dont vous avez le plus besoin, celle qui vous coûte le plus à envisager. Souvent, c’est la bonne. Notez sur un carnet ou dans une application les jours où vous l’avez tenue. Après trente jours, elle sera devenue une habitude, et vous pourrez en ajouter une deuxième. C’est lent, mais c’est ce qui tient. Épictète disait : « Si tu veux progresser, contente-toi d’être stupide et grossier en ce qui touche les choses extérieures. » Traduction moderne : moins d’apparences, plus d’entretien intérieur.

Quand prendre soin de soi ne suffit pas

Il faut le dire clairement : quand la fatigue devient un épuisement qui ne cède plus, quand la tristesse s’installe pendant des semaines, quand les émotions débordent sans qu’aucun exercice ne les contienne, aucune revue du soir ni aucune promenade ne remplacent un professionnel de santé. Ni le self-care commercial, ni la sagesse stoïcienne. Consulter n’est pas un échec du soin de soi, c’est parfois sa forme la plus lucide.

Prendre soin de soi bien pensé sait aussi reconnaître ses limites. Le stoïcien pratique la vue d’en haut pour retrouver la juste proportion des choses, il n’attend pas d’elle qu’elle règle un trouble anxieux ou dépressif. Cette lucidité, qui distingue ce que l’on peut travailler seul et ce qui appelle une aide, est peut-être le geste le plus mature de tous.

FAQ

Qu’est-ce que ça veut dire, prendre soin de soi ?

Prendre soin de soi, au sens plein, c’est traiter sa propre personne, corps et esprit compris, avec la même attention qu’on accorderait à un proche que l’on tient. Cela recouvre quatre dimensions : le corps (sommeil, mouvement, alimentation), les émotions (les reconnaître et les examiner), les relations (choisir sa fréquentation) et l’esprit (lire, réfléchir, se retrouver). Le self-care commercial couvre surtout le premier point ; les stoïciens couvraient les quatre.

Quelles sont les 7 façons de prendre soin de soi ?

Sept pratiques concrètes, testées depuis l’Antiquité : la revue du soir de Sénèque (deux minutes de journal), une heure quotidienne à ne faire qu’une seule chose, une promenade sans écran, un vrai repas assis par jour, une lecture longue de vingt minutes, une conversation vraie par semaine, un sommeil à horaires respectés. Elles ne coûtent rien et n’exigent qu’une chose : la régularité.

Comment commencer à prendre soin de soi ?

Choisissez une seule pratique parmi les sept proposées, celle qui vous coûte le plus à envisager (c’est souvent la bonne), et tenez-la trente jours d’affilée. Notez chaque jour si vous l’avez faite. Après un mois, elle devient une habitude, et vous pouvez en ajouter une deuxième. La régularité l’emporte sur l’intensité : une revue de soir de deux minutes chaque jour vaut mieux qu’une retraite bien-être ponctuelle.

Quels sont les 4 piliers du soin de soi ?

Le corps (sommeil, mouvement, alimentation), les émotions (les nommer et les examiner plutôt que les subir), les relations (choisir ses fréquentations et entretenir les liens qui comptent), et l’esprit (nourrir sa vie intérieure par la lecture, la réflexion, le silence). Négliger un seul pilier fragilise les trois autres.

Le self-care wellness suffit-il vraiment ?

Non, seul. Le self-care commercial (spa, routines beauté, box bien-être) traite l’enveloppe et la récupération immédiate, ce qui est utile mais insuffisant. Un soin de soi complet inclut l’entretien des jugements, des émotions et des relations, pour lequel il faut du temps et de la régularité, pas des accessoires. Les stoïciens parlaient de cura sui, un travail intérieur bien plus large.

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Claire Morel

Passionnée par la philosophie stoïcienne et la psychologie comportementale, elle s’intéresse particulièrement à la manière dont les enseignements d’Épictète, de Sénèque et de Marc Aurèle peuvent être appliqués dans la vie quotidienne.